lundi 13 janvier 2014

Réponse au questionnaire en vue du synode sur la famille _ plus de discernement par rapport aux situations de violence, plus d'accueil par rapport aux diversités des relations conjugales.


Réponses aux questions du formulaire en ligne publiées par le journal La Croix.
1)      Dans la situation actuelle de crise entre les générations, comment les familles chrétiennes ont-elles su réaliser leur vocation propre de transmission de la foi?

Qu'est ce que la transmission de la foi? Beaucoup de familles confondent transmission d'un corpus rigide de croyances et de valeurs, avec transmission de la foi. La foi chrétienne, foi en la résurrection salvifique de Jésus-Christ, et puis foi comme dynamique de vie, à la fois confiance et fidélité au service de l'amour de son prochain. Les familles qui vivent de cette foi et qui l'accueille, sont des lieux de témoignage qui permettent de transmettre la foi. Les familles qui sont obsédées par la transmission de valeur et de croyance souvent ne sont même pas conscientes de la vraie dimension de la foi. Elles échouent souvent à transmettre les valeurs et les croyances qu'elles considèrent comme si importantes, elles ne témoignent en tout cas pas de la Foi.

2)      Quelles attentions pastorales votre communauté a-t-elle montré pour soutenir le cheminement des couples en formation et des couples en crise?

Personnellement marié avec une femme athée, je me réjouis d'avoir été accueilli par ma paroisse aussi en tant que couple. Nous avons célébré une bénédiction puis une fête conviviale avec les membres de la paroisse en parallèle du mariage civile.
Cependant j'ai été attristé par les inquiétudes de membres de la communauté: "comment peux-tu t'engager en couple avec une athée?" Cette sollicitude mal ajustée me semble être un obstacle pour la vie épanouie des couples qui seront de plus en plus nombreux à être "mixte" selon la conviction religieuse. Cette croyance qu'un bon couple chrétien ne peut que se constituer dans l'uniformité des convictions religieuses me semblent aussi être en contradiction avec les arguments mobilisés contre le "mariage pour tous" selon lesquels le mariage est censé être la rencontre de deux altérités. Comment pouvons-nous prétendre faire la leçon à ceux qui tentent l'aventure d'un couple homosexuel, quand nous n'encourageons pas la constitution de couples qui s'accueillent dans l'altérité des convictions religieuses?!

Spécifiquement à propos du (non) accompagnement des couples homosexuels. Les dangers spirituels qui les guettent sont nombreux. Aussi nombreux que ceux qui guettent les couples hétérosexuels. Une condamnation morale a priori est catastrophique pour ces couples débutants. Ils doivent faire face non seulement aux difficultés que rencontrent tout couple, mais en plus l'absence de soutien familial et communautaire, voire la réprobation et même la condamnation et la mise à part.

3)      Le concubinage avant le mariage est-il une réalité importante dans votre communauté ou votre famille?

Deux réalités sont importantes: "l'expérimentation" de la sexualité avant le mariage et "l'expérimentation" de la vie commune (le concubinage stricot sensu). Même si on peut interroger cette pratique, il s'agit de constater qu'une grande majorité y ont recours pour s'assurer du réalisme d'un engagement avec l'autre.

La perspective des couples qui expérimentent ainsi restent l'engagement.

4)      Existe-t-il des couples qui vivent en union libre sans reconnaissance aucune, ni religieuse, ni civile dans votre communauté ou votre famille?

Oui

5)      Dans tous ces cas, comment les baptisés vivent-ils leur situation irrégulière? En sont-ils conscients? Manifestent-ils simplement de l’indifférence? Se sentent-ils écartés et vivent-ils avec souffrance l’impossibilité de recevoir les sacrements?

La difficulté se retrouve surtout dans les relations intergénérationnelles. Quand des parents ou grand-parents désapprouvent le choix de conjugalité de leur descendant. Le scandale est particulièrement criant quand cela provoque une différence de traitement dans la fratrie (absence de cadeau pour un petit-enfant parce qu'il n'a pas été baptisé, ou rupture de relation avec un enfant parce qu'il vit en "situation irrégulière" _ l'expression même est problématique).

6)      Les divorcés-remariés sont-ils une réalité pastorale importante de votre communauté ? Comment affrontez-vous cette réalité dans la communauté ?

Oui. Personnellement, je les accueille. Je constate une grande souffrance de la part de couple remarié qui ne se considère pas, à juste titre, responsable du divorce. Qu’en est-il des conjoints dont c’est le premier mariage et qui subissent «la condamnation » du divorce de leur conjoint ?
N’y a-t-il pas contradiction pour la religion de la foi en la résurrection de ne pas être en mesure d’envisager qu’un amour peur mourir et être morbide, et surtout de ne pas proposer et soutenir à celles et ceux qui ont traversé une telle mort de vivre à nouveau, d’aimer de nouveau ?
Enfin, scandale que la discipline imposée aux divorcés ne prenne pas en compte la question des violences conjugales. Un conjoint victime de violence de la part de son partenaire doit pouvoir, avant tout autre discussion morale et théologique sur la question générale de l’indissolubilité du mariage, obtenir une annulation de son mariage.

7)      Quelles sont les demandes que les personnes divorcées-remariées adressent à l’Eglise à propos des sacrements de l’Eucharistie et de la réconciliation ? Parmi ces personnes, combien demandent les sacrements ?

Chaque personnes divorcées-remariées est différentes. Beaucoup demandent les sacrements. Surtout beaucoup souhaitent s'engager dans la vie de l'Eglise, catéchèse, responsabilité, etc. Le stigmate d'être divorcés-remariés est particulièrement fort. Alors que nous sommes tous pêcheurs. En quoi un divorcé remarié aurait il à supporté un stigmate plus grave de la part de la communauté qu'un patron qui ne paye pas ses employés? (situation véridique)

8)      La simplification de la pratique canonique pour la reconnaissance de la déclaration de nullité du lien matrimonial pourrait-elle offrir une réelle contribution positive à la solution des problèmes des personnes concernées?

Si le partenaire a été violent, a tenté de détruire la personne physiquement et/ou psychologiquement, nous sommes dans une situation de perversion de l’amour. On ne peut pas demander à la victime de « sauver » son conjoint par l’amour, car il s’agit souvent de l’argument pervers utilisé par le conjoint violent. Il faut au contraire la soutenir pour se libérer de l’emprise, y compris spirituel, dans laquelle on retrouve les mêmes mécanismes que l’emprise de l’idolâtrie.  Il ne faut pas laisser pervertir l’amour. Il y a des manifestations d’attachement qui ne sont pas de l’amour, qui sont du désir d’appropriation. De même qu’il y a des manifestations de sens religieux qui ne sont pas de la foi, mais de l’appropriation du sacré, c’est de l’idolâtrie. Si le mariage est un sacrement, il rejette absolument la perversion de l’amour qui la violence et la soumission d’autrui. Quand cela se produit dans un couple, il y a lieu de constater la nullité du mariage, ce qui peut être une aide spirituelle pour la victime pour se libérer de cet enfermement.

9)      Quelle attention pastorale est-il possible d’avoir envers des personnes qui ont choisi de vivre en couple avec une personne du même sexe?

La même attention qu'à tout couple. Le même accueil aussi. Leur expérience spirituelle de vie de couple a beaucoup à apporter à la vie spirituelle de la communauté. En particulier, la question de la fécondité d'un couple: ne peut-elle s'exprimer qu'à travers l'accueil d'un enfant. Et pourtant, nos communautés ne sont elles pas édifiés par nombre de leur membres qui manifestent que l'on peut mener une vie consacré à l'amour pour autrui, être fécond sans pour autant que cette fécondité soit biologique?

10)   en cas d’unions entre personnes du même sexe qui auraient adopté des enfants quel comportement pastoral tenir en vue de la transmission de la foi?

Quelles difficultés particulières cela peut-il poser? Le principal obstacle à la transmission de la foi pour les enfants, c'est le contre-témoignage que peut manifester certaines communautés par leur rejet de ces couples homosexuels, par homophobie.

11)  Quelle connaissance concrète avez-vous de la doctrine de l'Eglise (Humanae vitae) sur la parentalité responsable? Et des différentes méthodes de régulation des naissances? Du point de vue pastoral quels approfondissements pourraient être suggérés à ce propos?

J’ai lu et étudié la doctrine de l’Eglise. Je ne comprends toujours pas comment on peut condamner les méthodes de contraception chimiques et physiques tout en encourageant la « méthode des calendriers ». Si l’argument éthique est et reste que l’acte sexuel doit toujours être fait en disponibilité à une fécondation, la méthode des calendriers relève de la même intentionnalité d’organiser un rapport sexuel dans lequel on exclut cette possibilité. De plus le principe morale lui-même, à savoir que la sexualité n’a de justification qu’en tant qu’elle est potentiellement féconde (au sens le plus matérialiste de la fécondité), ne me semble ni traditionnel, ni légitimé par les Ecritures. La lecture de ce lundi 13 janvier 2014 nous donne à la méditation ce langage d’amour d’un époux pour son épouse : « Et moi, est-ce que je ne compte pas à tes yeux plus que dix fils ? »  (1Sa1,1-8). L’expérience érotique dans un couple est un en soi qui se passe de la fécondité biologique. Il s’agit bien évidemment qu’elle soit ouverte. Le grand combat des prophètes contre les cultes de la fertilité et contre la prostitution sacrée sont des combats contre des formes d’amour pervers, où l’on instrumentalise l’autre, où il ne s’agit plus d’une rencontre de l’autre pour l’autre mais d’une utilisation de l’autre pour son plaisir, pour le pouvoir ou pour atteindre une forme de sacré que l’on souhaite maîtriser. Mais pour éviter et prévenir ce risque, l’Eglise catholique risque de commettre une autre erreur : sacraliser le biologique dans la sexualité et la conjugalité, réduire la richesse de la relation d’un couple à sa disponibilité à l’accueil d’un enfant. Non seulement cette attitude provoque une souffrance chez les couples stériles, qui sont pourtant des figures bibliques de l’accueil fécond de la parole de Dieu (couple de personnes âgées, couples stériles pour des raisons biologiques mais aussi psychologiques, couple homosexuel, etc.). Mais aussi elle n’aide pas forcément les couples avec enfants à vivre toute la richesse potentielle de leur relation conjugale.

 D’un point de vue pastorale, cesser un discours normatif et moralisateur. L’amour est multiforme, il est comme le vent de l’Esprit, on ne sait d’où il vient ni où il va. L’Eglise a la grande mission de l’accueillir. Elle doit continuer à mener un travail de discernement, bien sûr. Mais un critère de discernement clef à mettre en avant, en priorité sur l’obsession de la bienséance sexuelle, matrimoniale et patrimoniale, c’est la question de la violence. Il faut donc prendre position sur la question de la prostitution. Pourquoi Osée a épousé une personne prostituée ? En quoi ce geste est prophétique ? Qu’est ce qu’il nous dit du mariage, du mariage sacrement de l’amour de Dieu pour l’humanité ? Concrètement, il s’agit de lutter contre la prostitution, promouvoir son abolition dans la société, tout en accueillant les personnes prostituées,  « premières dans le royaume ».  Et n’y a-t-il pas de la prostitution dans les mariages « bien sous tout rapport » formel ? Ne continue t-il pas à se célébrer des mariages pour des raisons d’argent, de patrimoine, de reproduction sociale ? Que disons-nous sur la violence à l’intérieur des couples ? Renvoyons-nous les deux partenaires dos-à-dos avec un « chacun porte sa part de responsabilité », ou bien aidons-nous ces couples, et chacun des conjoints, à une travail de discernement : « ce que vous vivez reste-t-il de  l’amour ? la destruction que l’un inflige sur l’autre, ou l’autodestruction que vous vous faîtes subir n’est-elle pas si profonde qu’il vaudrait mieux vous encourager à vous séparer, et à constater la nullité de votre mariage ? ».

La question de l’avortement doit aussi être affrontée en dehors d’une accusation pure et simple. Car quand elle se pose pour les femmes, ce n’est jamais dans une situation simple ni pure. Il faut admettre le constat que la dépénalisation de l’avortement a partout fait diminuer le nombre d’avortement, avec un gain énorme sur la santé des femmes qui y ont eu recours. La première manière de faire diminuer le nombre d’avortement, c’est l’information sur des moyens de contraception réalistes. Ensuite, il s’agit aussi que les hommes soient responsabilisés vis-à-vis des conséquences d’une relation sexuelle. Pour cela il faut encore et toujours promouvoir l’égalité entre femmes et hommes qui n’est aujourd’hui nulle part acquise, et l’on constate plutôt des régressions. On constate, en particulier en France, la persistance des inégalités économiques entre femmes et hommes. La pastorale a aussi un rôle à jouer sur ces questions, par l’exemplarité de la répartition des tâches pastorales selon des critères de compétences et de vocation personnelles.  

Si nous voulons transmettre la Foi à nous enfants, vivons la Foi, accueillons les dans la Foi. L’amour qui peut se vivre dans un couple est sujet de Foi. Il peut être à « l’image et la ressemblance de Dieu », de l’amour de Dieu pour l’humanité. C’est, il me semble, la principale raison pour laquelle le mariage est un sacrement. Le travail de discernement, de prévention, voire de condamnation, qui incombe à l’Eglise, ne peut se faire qu’après le travail d’accueil bienveillant et de bénédiction des amours humaines, sans a priori. « Jamais en Israël je n’ai vu une Foi aussi grande ! ». De combien de couple autour de nous, hors de l’Eglise, indifférents ou même hostile à l’Eglise, nous pouvons néanmoins dire « jamais dans l’Eglise je n’ai vu d’amour aussi grand et beau ! » ?

vendredi 3 janvier 2014

Prier "notre Père" nous apprend à être père au féminin comme au masculin.


« Notre père qui es aux cieux »

Nommer Dieu « notre père » peut sembler être l'aspect le plus difficile à accepter dans une perspective féministe. Pour celles-et-ceux qui considèrent que le christianisme est depuis toujours un support du patriarcat, la preuve la plus manifeste est là. De même pour celles-et-ceux qui, dans l'Eglise, sont persuadés que leur foi les conduit à penser qu'il y aurait des natures féminines et masculines absolument différentes et ordonnées l'une à l'autre. Les unës et les autres sont d'accord pour penser que la paternité est forcément lié au sexe masculin.

Mais faisons d'abord un pas de côté par rapport à la question de genre, et revenons sur des considérations théologiques. Nous verrons ensuite comment se poser la question du genre peut aider à progresser en théologie, c'est à dire à progresser dans le discours que nous avons sur et avec Dieu.
Nommer Dieu « notre père », c'est toute une théologie. C'est refuser de le désigner par un mot théorique comme « théos », ou par un nom mythique comme « Zeus » ou « yahvé ». C'est le nommer par une expérience humaine : être père, être fillsse d'un père. C'est le nommer par une relation humaine universelle.

Alors nous pouvons revenir à la question du genre. Du point de vue de l'enfant, toutte humain a fait l'expérience d'avoir un père. L'expérience a pu être malheureuse, et même scandaleuse. Nombre de pères ont absolument perverti la paternité. C'est une autre question que pose le « notre père » : sachant qu'évidemment aucun père humain n'est père comme il faut, mais surtout que tant le sont de manière perverse, défigurant la paternité, comment Jésus peut oser prendre le risque de nous faire connaître Dieu comme un père ? C'est le risque de l'incarnation. Toujours est-il que toutte humain a connu un père. Et même si ellil n'a pas connu son père biologique, ellil a été adopté d'une manière ou d'une autre pour advenir à l'humanité. Et si l'on y pense bien, chacunë d'entre nous à pu avoir plusieurs pères : un père spirituel, pour décrire la relation entre un doctorant et son directeur de thèse les allemands nomment ce dernier « Doktorvater », etc. Et si l'on revient sur le père que l'on dit biologique, en fait, jusqu'à la découverte du test génétique, c'est à dire très récemment, il y a toujours eu doute sur le lien biologique entre un père et saön fillsse. Pour les mères, l'accouchement donne une certitude évidente de leur lien biologique avec l'enfant. Pour les pères, il s'agit toujours d'une adoption : accueillir l'enfant comme unë fillsse. Cet accueil permet aussi une liberté. L'enfant peut toujours mettre en doute la paternité. De même nommer Dieu père, et non pas mère, c'est indiquer qu'il est nécessaire qu'il y ait une reconnaissance. En général dans les situations humaines, c'est au père de faire la démarche de reconnaissance. Dans la relation à Dieu, c'est à laë fillsse de reconnaître ce père qui est au ciel.
L'expérience de la maternité est une expérience que seule les femmes peuvent vivre. C'est peut être la seule dissymétrie absolue entre femmes et hommes. Mais la réciproque n'est pas vraie. L'expérience de la paternité n'est pas reservée qu'aux hommes. Si la relation de paternité, c'est la relation d'engendrement, qui consiste à accueillir unë nouvell être, à laë faire advenir à l'humanité, à l'éduquer à la liberté, jusqu'à la liberté radicale de pouvoir ou non reconnaître saön père, alors cette expérience-là, les femmes peuvent la vivre. Et il vaudrait mieux que les mères soient de bons pères, et qu'elles ne restent pas dans une relation de possession ou de fusion vis-à-vis de leur rejeton. Nous avons d'ailleurs dans la Bible un exemple admirable de mère père. La prostituée qui, devant le jugement de Salomon, préfère voir son fils vivre, quitte à ce que son éducation soit confiée à celle qui comptait le lui voler, agit comme un vrai père. Et nous voyons autour de nous qu'évidemment les mères se comportent en père. De manière bancale, comme les hommes, avec des difficultés propres liées au fait qu'elles sont aussi mères, mais qui font le pendant des difficultés d'être père quand on est homme avec l'impossibilité absolue d'être mère.

Nommer Dieu « notre père », c'est, d'un point de vue théologique, découvrir Dieu à travers une expérience absolument universelle. Car toutses, nous avons un père, et souvent plusieurs. Car toutses, aussi, nous pouvons être père, par l'état civil et par une très forte présomption de filiation biologique, mais aussi de manière spirituelle, à telle ou telle occasion. Chaque fois que nous adoptons un autre de manière inconditionnelle, que nous l'accueillons avec la volonté de laë voir vivre, que nous lui donnons un nom qui l'inclut dans l'humanité, alors nous nous comportons comme un père. Et, que nous le reconnaissions ou pas, nous avons tous unë tell père au ciel.

Car il est évident que Dieu n'est pas que masculin. Dès la genèse, la tradition biblique est claire avec cette question, puisque c'est en tant que femme et homme que l'humain est à l'image de Dieu. Alors, plutôt que de nous faire oublier que Dieu est autant féminin que masculin, le fait de Laë nommer « père » devrait nous convertir à réaliser que cette expérience d'être père n'est pas proprement masculine. C'est une expérience universelle à l'humanité qui nous rend à l'image de Dieu.

mardi 31 décembre 2013

AVORTEMENT, POSITION DE L’AUTRE PAROLE

Texte publié le 18 août 2013.
http://www.lautreparole.org/revues/137

"Des groupes religieux, sociaux ou politiques conservateurs participent activement à une offensive an-ti-choix sur le plan mondial. Le Vatican et des groupes catholiques prennent part à cette offensive. Leur action a un impact au Canada et à la Chambre des communes. Dans ce contexte, nous, membres de la collective L’autre Parole, pensons qu’il est important de prendre la parole comme féministes et comme chrétiennes. Nous affirmons que c’est une déformation du christianisme de penser qu’il com-mande une position anti-choix.

Nous soutenons une position « pour la vie et pour le choix ».

1. Nous sommes « pour la vie » 

1.1 Cette vie, don divin, est présente en tout être vivant dans la nature. Un utérus vide est encore un utérus vivant puisqu’il est formé de millions de cellules où circule le flux de la vie et qu’il appartient à une femme, qui est bien vivante, elle aussi. La vie se transforme, mais c’est toujours la vie. Elle cir-cule partout, elle ne vient pas d’une décision d’en haut. Il y a de la vie et de la mort dans la vie. Dieue3 se donne, présente, en chaque forme de vie.

1.2 Nous sommes conscientes que l’interruption volontaire de grossesse met en question la vie d’un être humain en devenir. Dans une vision écoféministe de l’interdépendance de toutes les formes de vie, notre respect et notre amour de la vie demeurent intimement liés à notre profond respect et à notre solidarité avec les femmes qui font face à la décision d’interrompre leur grossesse.

2. Nous sommes « pour le choix »

2.1 Nous avons confiance dans la capacité de choix des femmes. Elles sont des sujets, responsables, capables de se positionner sur cette question éthique et politique. Le choix ultime leur revient. Notre position part de l’expérience et de la vie de chacune de ces femmes aux prises avec cette décision toujours difficile et parfois déchirante. Notre position part du coeur et du corps des femmes dont la santé et l’intégrité doivent être protégées.
2.2 En cela, nous nous inspirons de la pratique et de l’amour infini que Jésus a manifesté tout au cours de sa vie. De fait, le Nazaréen a toujours accueilli les personnes, hommes ou femmes, telles qu’elles étaient, avec leur complexité d’êtres humains. Pour lui, chaque individu était digne et libre.

3. Nous sommes pour une vie durable et pour un choix durable

3.1 Nous nous inspirons d’une vision écologique et durable de la vie. Entre le choix de faire naître et celui de ne pas faire naître, nous privilégions le plus « durable » : celui qui permet de faire naître d’autres choix, celui qui n’enfermera pas dans une situation intenable de détresse psychologique, de carences en éducation ou de précarité économique. Nous privilégions le choix qui ouvre les portes à d’autres possibles au lieu de condamner.
3.2 Nous souhaitons une éducation pour une responsabilisation des hommes à l’égard de leur fertilité.
3.3 Pour nous, respecter la vie, c’est d’abord respecter celle qui existe déjà : celle des femmes elles-mêmes. La vie est complexe. C’est pourquoi nous acceptons que les femmes, en choisissant souvent la « moins mauvaise » des solutions, puissent faire des choix ambigus, des choix imparfaits et même er-ronés. Très souvent, elles sont en zone grise : ainsi va la vie réelle, celle d’êtres humains et non de doctrines pures et vertueuses. Nous répétons aujourd’hui le cri lancé par L’autre Parole en 1982 : « La vie des femmes n’est pas un principe! »
3.4 Pour que le choix soit possible, nous pensons qu’il faut mettre à la disposition des femmes les ser-vices nécessaires pour qu’elles puissent exercer ce choix en tout respect et en toute connaissance de cause. Le mouvement féministe a conquis de haute lutte la possibilité de mettre en place des services d’interruption volontaire de grossesse qui soient sécuritaires et disponibles dans toutes les régions du Québec. Il reste encore du travail à accomplir, tant au niveau de l’accessibilité des services qu’au niveau de la recherche permettant de mieux comprendre le phénomène.
3.5 Nous sommes persuadées que ce droit acquis est toujours à défendre. Il n’est pas temps de reculer, mais de poursuivre notre lutte pour de meilleures conditions de vie des femmes. Nous nous situons en solidarité avec les femmes qui luttent partout dans le monde pour l’accès à l’interruption volontaire de grossesse, « pour la vie et pour le choix ».

Notes:
1. L’autre Parole est une collective de femmes féministes et chrétiennes, fondée au Québec en 1976. (www.lautreparole.org)
2. La position de la collective sur l’avortement a été adoptée lors de l’assemblée générale du 18 août 2013. Pour le contexte, voir L’autre Parole, no 137, www.lautreparole.org
3. La Dieue avec un e, c’est la manière dont L’autre Parole la nomme dans une perspective féministe.
L’autre Parole, Numéro 137 Automne 2013 13

jeudi 29 août 2013

L'Eglise, la "chaste pute", doit se convertir à la foi des personnes prostituées, et lutter contre l'idolâtrie de la prostitution.


L’Église, casta meretrix, a une vocation particulière vis à vis de la prostitution:
  • accueil des personnes prostituées comme des frères et sœurs qui bien souvent nous précèdent dans la foi, 
  • et combat contre les logiques de la prostitution qui pervertissent la foi et l'amour dans leurs fondements les plus intimes en chaque individu et à travers la société.

Tamar, ancêtre de Joseph, le père adoptif de Jésus-Christ, a subi l'injustice et la violence des hommes, Er, puis Onan, puis Juda. Elle s'est finalement « déguisée » en prostituée pour obtenir un enfant de Juda. Sa résistance à l'égoïsme mâle des hommes pour la vie a été justifiée. Aujourd'hui toujours la prostitution est matériellement liée aux inégalités entre femmes et hommes, à la pauvreté, aux inégalités entre Nord et Sud et aux violences que se permettent plus facilement les hommes sur les femmes et les enfants : 80% des personnes prostituées ont été victimes de violence et d'abus dans l'enfance. Aujourd'hui encore, elles manifestent une force de vie, une soif d'amour vrai que l’Église a le devoir de justifier : accueillir les survivantes de la prostitution, leur donner la parole.

Rahab, autre ancêtre de Joseph, a permis la victoire de Josué sur Jéricho et la réalisation de la promesse faite au peuple libéré d’Égypte d'entrer sur la Terre. Sa participation à la réalisation du Salut s'accompagne d'une profession de Foi. En cette année de la Foi, n'est-ce pas l'occasion de se convertir, de tourner notre regard vers celles que Jésus avait montrer en exemple aux prêtres qui l'interrogeaient, vers les personnes prostituées qui ont cru en la prédication du Baptiste, qui aujourd'hui croient en un monde de justice et d'amour vrai ?

Osée a épousé une « femme de prostitution » pour montrer de quel amour Dieu aime l'humanité. Se faisant, une sorte d'équation est posée pour comprendre comme l'humanité reflète l'amour de Dieu, mais aussi comment elle peut le trahir : Amour entre époux et épouse = Foi ; Prostitution = Idolâtrie ; Amour « vrai » Prostitution ; Foi Idolâtrie. La négation de l'amour que vivent au quotidien les personnes prostituées leur font aspirer au vrai amour, à une vraie foi. J'ai rencontré une jeune femme, K, albanaise victime de la traite, qui nous a témoigné n'avoir jamais cessé de mettre sa confiance dans le Seigneur, là où personnellement, à la seule audition de son récit, j'aurais douté cent fois de Sa justice. Oui, elles peuvent être nos maîtresses-enseignantes dans la Foi.

Cependant le mariage formel n'est pas en soi une antidote contre la prostitution. Osée supplie et promet à sa femme : « Et il adviendra en ce jour _ oracle du Seigneur _ que tu m'appelleras « mon époux » et tu ne m'appelleras plus « mon Baal », mon maître ». Les relations de dominations et de violence peuvent facilement s'infiltrer dans un couple, d'autant plus quand la prostitution concrète rode dans le contexte social. Je le constate cruellement dans ma propre expérience d'époux. Il me semble sous ce jour-là que, si le mariage est sacrement, c'est qu'il est radicalement contre toutes logiques prostitutionnelles. A la suite de Saint-Augustin, l’Église doit affirmer aux hommes qui sont tentés d'être client de la prostitution, et ainsi se faire complices de tous les trafics qui y sont liés : « N'y allez pas ! » (17ème sermon, pour la fête des Macchabées). Il faudrait aider un discernement spirituel chez les épouses et les époux, et chez les fiancéés, pour les aider à lutter au quotidien dans le couple contre toutes ces petites et grandes violences qui relèvent et participent des mêmes logiques que ce qu'on retrouve dans la prostitution : relations sexuelles où l'un consent à l'autre sans désir, inégalités économiques et dépendances affectives, humiliations, etc. En somme, que les époux chrétiens ne deviennent pas l'un pour l'autre des Baals.

Nombreux sont les chrétiens, et les femmes et hommes de bonne volonté, qui s'engagent auprès des personnes prostituées, et qui, de multiples manières, œuvrent à un monde sans prostitution. Pourtant cet enjeu ne semble être considéré comme central ni par la majorité des fidèles, ni par le magistère. Alors que par ma propre expérience, je peux témoigner qu'aller à la rencontre des personnes prostituées, faire face au système prostitueur, c'est une voie privilégiée pour aller « aux périphéries » de l’Église et de la société tout en progressant dans le cœur de la foi. C'est pourquoi je crois que l’Église rencontre aujourd'hui un temps opportun pour retrouver cette vocation à s'identifier aux personnes prostituées tout en luttant pied à pied contre la prostitution et l'idolâtrie, à être la chaste pute, casta meretrix.




mercredi 28 août 2013

Le Pape Benoît XVI condamne la prostitution comme un crime contre l'humanité.

Dans son discours du 7 novembre 2011 au nouvel ambassadeur d’Allemagne auprès du Vatican, le pape Benoît XVI déclare : «Toute personne, homme ou femme, est destinée à exister pour les autres. Une relation qui ne respecte pas l'égale dignité des hommes et des femmes constitue un grave crime contre l'humanité. Il est temps de faire un effort vigoureux pour endiguer la prostitution, ainsi que la diffusion généralisée de matériel à caractère pornographique, également sur Internet » 1.

Non seulement les commentateurs allemands réagirent unanimement2 en associant cette déclaration avec le récent scandale autour de la publication par la société d’édition « Weltbild », propriété de l’épiscopat allemand, de plusieurs milliers d’ouvrage de pornographie. Mais surtout aucun ne citèrent la déclaration complète du pape, escamotant la condamnation de la prostitution comme un crime contre l’humanité. Or le pape s’adressait au représentant de la république fédérale allemande pour condamner clairement et fermement le système prostitutionnel en tant que tel. En effet, comme s’en étonnent certains internautes allemands dans les commentaires d’articles3, si le pape voulait régler une situation interne à l’Eglise allemande, il aurait pu intervenir par d’autres voies, par le nonce apostolique notamment. S’il s’adresse à l’ambassadeur d’Allemagne, c’est bien qu’il compte attirer l’attention de la société allemande entière sur le phénomène prostitutionnel en son sein. Cette déclaration papale et les (non-)réactions qu’elle a suscitée dans la presse allemande induisent à faire deux observations : d’une part la surdité manifeste de la presse allemande à l’interpellation du pape à propos de la prostitution illustre l’absence de (/la faiblesse du) débat sur cette questiondans la société allemande; d’autre part la prise de position de Benoît XVI vis-à-vis de la prostitution est novatrice dans sa fermeté, elle la définit comme un crime contre l’humanité, mais elle s’inscrit dans une tradition qu’il n’est pas inutile de rappeler :


La prostitution dans la Bible
La source de l’enseignement de l’Eglise sont bien entendu les Ecritures, à commencer par les Evangiles. Deux versants d’une même attitude vis-à-vis de la prostitution et des personnes prostituées si détachent clairement : d’une part l’accueil aimant des personnes prostituées et d’autres part la condamnation sans concession de la prostitution en tant que système.
L’accueil aimant de Jésus.
L’attitude de Jésus-Christ envers de nombreuses femmes suspectées de « mauvaises vies » par leurs contemporains montrent l’exemple. Que cela soit « la pécheresse » (Lc 7,36-50), la « samaritaine » (Jean 4,5-53), Marie de Magdala (Lc8,2 ; Mc 16,1-11) ou la femme adultère (Jn8,1-11), Jésus agit toujours de même : accueil, écoute, soulagement spirituel et matériel de la détresse. Les hommes de pouvoir qui réprouvent l’attitude de Jésus sont régulièrement renvoyés à leurs propres péchés, qui souvent sont la cause même de la situation de ces femmes. Plus encore Jésus donne certaines personnes prostituées en modèle de la foi : celles qui ont cru en Jean le Baptiste « précèdent [les prêtres du Temple de Jérusalem] dans le Royaume » (Mt 21,31-32).
La tradition prophétique : l’idolâtrie est comme un prostitution.
Dans le même temps Jésus s’inscrit pleinement dans la tradition biblique qui condamne à la fois prostitution et idolâtrie, l’une et l’autre devenant métaphore réciproque. La prostitution constitue la perversion de la relation d’amour entre femme et homme et l’idolâtrie celle de la relation entre l’humanité et Dieu. Peu avant de donner les personnes prostituées en modèle de foi, Jésus chassa les vendeurs du Temple, citant les imprécations du prophète Jérémie (Mt 21,12-13). L’argent ne saurait être mêlé au sacré, de même qu’il ne saurait l’être avec la sexualité. Osée, l’un des plus anciens prophètes de l’Ancien Testament, a vécu dans sa chair cette geste condamnant le système prostitutionnel tout en accueillant la personne prostituée. Il en épousa une, Gomer. Des obstacles que la prostitution opposa à leur amour, il en tira un enseignement pour le peuple lecteur de la Bible : comment l’idolâtrie fausse le juste culte à Dieu. Dans la tradition ouverte par Osée, traitant l’idolâtrie de prostitution et comparant la relation entre Dieu et l’humanité avec une relation d’amour, on trouve les prophètes Amos, Isaïe et Ezéchiel. On trouve aussi le magnifique chant des deux amoureux du Cantique des cantiques, que les traditions juives et chrétiennes ont lu comme l’amour mystique entre Dieu et l’humanité. Le Cantique se termine par une condamnation de la tentation de payer pour de l’amour : « Si quelqu’un donnait tout l’avoir de sa maison en échange de l’amour, à coup sûr on le mépriserait » (Ct 8,7). Le théologien Josef Ratzinger s'inscrit entièrement dans cette tradition biblique pour fonder sa théologie du mariage5.
Les personnes prostituées, figures de l’Eglise.
Cependant la Bible est aussi le témoignage littéraire de sociétés successives du Proche-Orient antique. Elle témoigne donc aussi de l’ancienneté de l’existence de la prostitution. Dans la Genèse, Tamar se déguise en prostituée pour obtenir une descendance de la part de son beau-père, qui la lui refusait malgré la loi de l’époque (Gn38). Cet épisode illustrerait la précarisation de la condition des femmes au tournant du néolithique, manifestée par l’apparition de la prostitution6. Dans le livre de Josué, c’est une prostituée, Rahab, qui donne la victoire aux armées de Josué en infiltrant des espions dans Jéricho. Elle et sa famille sera la seule survivante du massacre et ils seront incorporés aux tribus hébraïques (Js 2). Tamar comme Rahab font partie des quatre seules femmes citées dans la généalogie de Jésus par Matthieu (Mt1). Les pères de l’Eglise vont utiliser la figure de Rahab comme allégorie de l’Eglise naissante : elle ne fait pas partie du peuple juif, elle est issue du paganisme (elle est prostituée) mais sa foi a permis la victoire de Jésus (en hébreux Josué et Jésus sont homonymes). Pour Origène, Rahab représente « cette Eglise du Christ qui s'est recruté parmi les pécheurs et les reçoit comme au sortir de la prostitution »7. A sa suite Ambroise de Milan nommera l’Eglise « prostituée chaste » (casta meretrix)8. Urs von Balthasar, théologien du XXe siècle, reprendra cette expression pour fonder son ecclésiologie9.
La prostitution et les chrétiens dans l'histoire
Augustin, ce qu’il n’a pas dit et ce qu’il a vraiment dit de la prostitution.
Il est courant d’entendre dire que Saint-Augustin, parmi les pères de l’Eglise, justifia le recours à la prostitution, par une citation particulièrement ignoble : « Il [Augustin] dit que la femme publique est dans la société ce que la sentine est dans la mer et le cloaque dans le palais. Retranche le cloaque et tout le palais sera infecté." Or Charles Chauvin a montré que cette citation rapportée par Ptolémée de Lucque au XIIIe siècle ne se trouve nulle part dans les œuvres connues d’Augustin10. On ne trouve qu’une citation au sens proche, mais moins injurieux, dans un traité de philosophie écrit par le jeune Augustin, avant sa conversion au christianisme, alors qu’il était manichéen11. Au contraire, une fois devenu évêque, Augustin enjoindra les hommes chrétiens à ne pas être clients de la prostitution lors des fêtes données dans la ville de Bulla. A cette occasion, il rappela que Jésus affirma que les personnes prostituées « nous précèdent au Royaume des cieux »12.
Prohibitions et réglementations en chrétientés
Or cette seconde citation d’Augustin fut oubliée par les théologiens du Moyen-Âge pour ne retenir que le pseudo-Augustin qui compare les personnes prostituées à un cloaque. Concrètement cela va conduire à une succession de régimes prohibitionnistes, condamnant et réprimant les personnes prostituées, et plus ou moins les clients et les proxénètes, et de régimes réglementaristes, méprisant et humiliant les personnes prostituées, mais tolérant complaisamment clients et proxénètes. On cite souvent l'ordonnance de 1256 de Saint-Louis. Elle serait le modèle des réglementations médiévales reléguant la prostitution hors les murs des villes. Cependant Saint-Louis souhaita d'abord interdire strictement la prostitution par l'ordonnance de 1254, qui prévoyait des châtiments corporels sévères contre les « ribaudes » et leurs protecteurs13. Justinien avant lui, parmi les premiers empereurs chrétiens, décida en 535 la fermeture des lieux de prostitution dans Byzance et le bannissement des proxénètes. Apparemment selon le conseil de son épouse Théodora, peut être elle-même une ancienne courtisane. Cette mesure ne dura cependant que 20 ans, Justinien permettant le retour des souteneurs 8 ans après la mort de Thédora.
L’Église tolère la prostitution comme un « moindre mal ».
S’appuyant sur la fausse citation de Saint-Augustin et la doctrine du moindre mal de Thomas d'Aquin, les moralistes catholiques vont justifier la tolérance de la prostitution à partir du XIVe siècle. Cette doctrine de la prostitution comme un moindre mal, quoiqu'en contradiction manifeste avec les sources du christianisme, va prévaloir jusque au début du XXe siècle au sein de l’Eglise catholique, et dans la mentalité des sociétés chrétiennes d’Europe occidentale. On voit à quel point cette mentalité va être reconduite, quoique sécularisée, dans la réglementation de la prostitution « à la française » du XIXe siècle. Parent-Duchâtelet comparant les personnes prostituées aux égoûts.
Les résistances évangéliques à la prostitution en chrétienté.
Pourtant des chrétiens ne cesseront de résister contre ces attitudes anti-évangéliques quant à la prostitution. Ignace de Loyola fonda à Rome en 1542 la maison Sainte-Marthe pour accueillir les personnes prostituées, en leur donnant le choix du type de vie qu'elles souhaitaient. Le vieil Ignace arpentait les rues de Rome pour aller à la rencontre des courtisanes et leur proposer de rejoindre sa fondation14. Alphonse de Ligori de son côté fut un des rares moralistes à condamner fermement les clients de la prostitution. Tout au long du Moyen-Âge et sous l'Ancien Régime, des initiatives régulières vont être prises pour donner aux personnes prostituées un accueil et une possibilité de trouver une alternative à la prostitution, même si l'alternative, contrairement à la maison Sainte-Marthe d'Ignace de Loyola, était souvent réduite à une vie austère et recluse : couvents de repenties ou de Madeleines, le Bon Pasteur...
Retour aux principes évangéliques : l'abolitionnisme chrétien.
La fondatrice moderne de l’abolitionnisme, Josephine Butler, est pleinement issue du protestantisme anglican. L’abolitionnisme va ensuite trouver un écho militant dans les milieux du catholicisme social de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. A tel point qu’au moment de Aggiornamento de l’Église que constitua le concile Vatican II, la prostitution en tant que système sera clairement condamnée. Le Nid a été fondé par le père Talvas avec des militants du catholicisme social. L’Église catholique française est acquise à différents niveaux au double principe de l’accueil charitable des personnes prostituées et de la condamnation du système prostitutionnel. De nombreux diocèses soutiennent matériellement et spirituellement le Mouvement du Nid, laquelle association fait partie du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement. Récemment la conférence des évêques de France (CEF) réagissait à l’augmentation brutale de la prostitution et de la traite en provenance d’Europe orientale au cours des années 1990 par une condamnation ferme du système prostitutionnel :
Il s'agit, en réalité, de savoir si l'être humain peut être objet de commerce. La prostitution est une atteinte à la dignité des personnes: elle exprime un mépris du corps et rabaisse la relation sexuelle au niveau d'un marché. (…) La prostitution est un refus du projet divin à l'égard de toute personne humaine et donc, au regard de la foi, elle relève de l'ordre du péché, tant personnel que collectif.15
En conséquence la CEF encourage vivement les catholiques et les communautés chrétiennes à s’engager en faveur de l’abolition de la prostitution :
“Répondre à la situation alarmante du phénomène de la prostitution, s'engager auprès de ceux et de celles qui s'opposent à toutes les formes de sa banalisation, défendre le respect de toute personne parce qu'elle est une créature aimée de Dieu, sauvée par le Christ: cette tâche incombe aujourd’hui en France à toutes les communautés chrétiennes.”
Peut être influencée par les travaux de Charles Chauvin, la déclaration des évêques reprend sa conclusion: “Le 19e siècle a vu la fin de l'esclavage. Le 20e sera reconnu comme celui où la peine de mort a été abolie dans la plupart des pays du monde. Le 21e sera, si nous le décidons, celui de l'éradication progressive de l'exploitation sexuelle.”
La récente déclaration du pape Benoît XVI est donc à situer dans la continuité de cette longue tradition biblique et chrétienne: condamnation de la prostitution au nom de la dignité des personnes. Plusieurs siècles de « chrétienté » où la prostitution était tolérée comme un moindre mal et où les personnes prostituées ont été particulièrement humiliées, à l’instar de toutes les femmes accusées par une théologie misogyne obsédée par la pureté sexuelle, laisse au christianisme contemporain un lourd héritage dans les mentalités comme dans les faits. Beaucoup trop parmi les chrétiens partagent ces opinions anti-évangéliques, comme le montre la surdité des allemands, y compris des catholiques allemands, quant à la condamnation par le pape du système prostitutionnel dans leur pays comme un « crime contre l’humanité ».
Chronologie.
  • VIIIe siècle av. JC : Osée, prophète dans le Royaume du Nord, épouse une femme prostituée, Gomer, et dénonce toutes formes d’idolâtrie comme une prostitution.
  • VIIe siècle av. JC : rédaction du deutéronome, interdit de la prostitution des femmes et des hommes en Israël. ("Il n'y aura pas de courtisane sacrée parmi les filles d'Israël; il n'y aura pas de prostitué sacré parmi les fils d'Israël. Tu n'apporteras jamais dans la maison du SEIGNEUR ton Dieu, pour une offrande votive, le gain d'une prostituée ou le salaire d'un "chien", car, aussi bien l'un que l'autre, ils sont abomination pour le SEIGNEUR ton Dieu."Dt.23 ;18-19)
  • Temps évangéliques : on compte parmi les disciples de Jean le Baptiste des personnes prostituées. Jésus les montre comme exemple de la foi (Mt 21,31-32)
  • IIIe siècle ap. JC : Origène voit en Rahab une allégorie de l’Eglise.
  • IVe siècle ap. JC : Ambroise de Milan parle de l’Eglise comme d’une prostituée chaste (casta meretrix).
  • 535 : fermeture des lieux de prostitution dans Byzance par Justinien. Les personnes prostituées sont récluses dans des conditions indignes.
  • 1254 : interdiction de la prostitution dans le Royaume de France par Saint-Louis. Des châtiments corporels sont prévus pour les personnes prostituées et les proxénètes.
  • 1256 : réglementation de Saint-Louis. La prostitution est tolérée hors les murs des villes, et à distance des lieux de pèlerinage et cimetierre.
  • 1542 : Fondation de la Maison Sainte-Marthe à Rome par Saint-Ignace de Loyola. Les personnes prostituées sont accueillies dans le respect de leur choix de vie. Ignace va à leur rencontre dans les rues de Rome.
  • 1886 : Joséphine Butler obtient du gouvernement britannique l’abandon de la réglementation de la prostitution « à la française ». Première victoire de l’abolitionnisme moderne.
  • 1937 : rencontre entre Germaine Campion et le père André-Marie Talvas à l’origine du Mouvement du Nid, de l’Amicale du Nid et du Mouvement Vie Libre.
  • 8 décembre 1949 : promulgation de la constitution pastorale « Gaudium et Spes » condamnant la prostitution parmi les « offenses à la dignité humaine » que les chrétiens doivent combattre.
  • 1975 : occupation d’églises dans plusieurs villes de France par un mouvement de personnes prostituées contre le harcèlement policier, avec le soutien de militants catholiques (notamment du Nid).
  • 2000 : Déclaration de la commission sociale des évêques de France: "L'esclavage de la prostitution"
  • 2003: document de la commission sociale des évêques de France "Violence envers les femmes", paragraphe 7 à 13
  • 2011 : Benoît XVI déclare à l’ambassadeur d’Allemagne que la prostitution est « un crime contre l’humanité ».
2 07/02/2011 Focus,“Papst Benedikt XVI. ruft katholische Bischöfe gegen Erotik auf“; Stern: „Papst fordert deutsche Bischöfe zum Vorgehen gegen Pornografie auf“; Süddeutsch Zeitung: „Papst verdammt Pornos im Internet“; etc.
3 http://www.kath.net/detail.php?id=33798&action=komm
4 Gaudium et Spes, 27,3
5“Si le culte (...)de la fécondité fonde directement du point de vue théologique la prostitution, alors la relation de l'homme et de la femme dans le mariage exprime la conséquence de la foi au Dieu d'Israël.” La fille de Sion, Josef Ratzinger, 2002 (origin. 1990), Parole et Silence, p. 40
6cf. “Nature Culture guerre et prostitution; le sacrifice institutionnalisé du corps” Martine Costes-Péplinski; 2001, Sexualité humaine L'harmattan. pp.75-78
7Homélies dur Josué III,4 
8 "Rahab – qui originellement était une prostituée mais qui dans le mystère est l’Église – a indiqué en son sang le signe futur du salut universel au milieu du massacre du monde. Elle ne refuse pas l'union avec les nombreux fugitifs, elle est d’autant plus chaste qu’elle est plus étroitement unie au plus grand nombre d’entre eux ; elle qui est vierge immaculée, sans ride, intacte dans sa pudeur, amante publique, prostituée chaste, veuve stérile, vierge féconde... Prostituée chaste, parce que de nombreux amants viennent à elle par l’attrait de l'amour mais sans la souillure de la faute" (In Lucam III, 23). 
9 Sponsa Verbi. Skizzen zur Theologie II. Johannes Verlag 1961.
10 Les chrétiens et la prostitution; Charles Chauvin, Le Cerf, 1983. pp.56-60
11 De Ordine II,IV,12
12 17Eme sermon (pour la fête des machabées I; paragraphes 8 et 9. (http://caloupile.blogspot.com/2010/04/prostitution-intolerable-chez-augustin.html)
13 Les chrétiens et la prostitution; Charles Chauvin, Le Cerf, 1983. pp.30-31
14 Prostitution et Société 1991; http://caloupile.blogspot.com/2011/08/ignace-de-loyola-et-les-personnes.html
15 Déclaration de la CEF; 4 décembre 2000; Prostitution et Société, janvier 2001.

mardi 23 juillet 2013

Précarité d'une naissance (1); Messianismes pour ou contre les violences de genre ?

Commentaire féministe de la Bible – Matthieu 2,1-12
Ce commentaire fait partie d'une série de commentaires féministes de la Bible en cours d'écriture.



Nous avons toutses en tête qu’à sa naissance, Jésus, entouré de Marie et Joseph, est visité par trois Rois-Mages. C’est encore un exemple qui illustre comment nous nous sommes faittes des images dont nous sommes persuadéés qu’elles se trouvent dans la Bible. Or les mages ne sont ni rois ni trois. Et quand ils entrent dans la maison, ils n’y trouvent que Marie avec Jésus. La crèche, on la rencontrera dans l’autre évangile de l’enfance de Jésus, chez Luc. Que les mages soient trois rois venus de continents différents, ce sont des traditions plus tardives qui l’ont imaginé. Dans le texte de Matthieu, ce sont seulement des mages, étrangers à la Palestine et à la tradition juive. Est-il possible qu’il y ait des femmes dans ce groupe ? Rien n’interdit de le supposer, ni l’esprit du texte qui convoque á travers ces mages toute l’humanité dans sa diversité, ni la plausibilité historique puisqu’on trouve autour du siècle de Jésus-Christ des sociétés qui accordent aux femmes assez de libertés pour que certaines d’entre elles soient devenues érudites et savantes à l’instar d’Aspasie. Car ces mages sont certainement des astrologues. Ils ont « vu un astre à l’Orient » et y ont lu un signe que le roi des juifs était né. On pourrait dire sans anachronisme que ces mages suivent une démarche scientifique : observation d’un astre nouveau ; hypothèse : il s’agirait d’un signe annonciateur ; vérification : d’abord auprès des « experts » des écritures qui annonçaient la venue du Messie, puis en allant elleux-même rendre hommage au nouveau-né et à sa mère. Cette démarche cependant n’est pas scientifique au sens contemporain de la recherche d’une puissance technique, elle poursuit un questionnement existentiel : les mages se déplacent, ils vont à la rencontre d’une autre culture, puis à la rencontre d’un humble foyer. Ellils ne semblent ni déçüs ni surprisses par l’apparence du roi des juifs qu’ellils étaient venüs honorer. Comme si ellils n’avaient pas une idée préconçue de ce que devait être la réalité, qu’ellils n’avaient pas l’intention de la faire plier à leurs désirs et ambitions. C’est certainement cette ouverture qui les a aussi rendüs receptivifs á l’avertissement du songe. Comme pour Joseph précédemment, il n’est pas nécessaire d’imaginer que ce songe soit un ordre divin envoyé pendant le sommeil. L’ambiance de la cours du roi Hérode, l’ambition et la jalousie que celui-ci a certainement manifestées les a certainement inquiétéés. Ellils ne souhaitaient pas provoquer la mort ou le malheur de cet enfant. C’est du bon sens que de ne pas être retournéés à la cours du roi Hérode. Nommer cela bon sens ne veut pas dire que Dieu n’y était pas. Cela nous permets de nous rendre compte comment dans nos propres vies nous pouvons être avertïs « en songe » de ce qui est juste. Pour cela, il faut, comme Joseph, l’anti-Adam, être sensible aux situations d’injustice et ne pas se laisser rendre aveugle et insensible par l’excuse que nous donnerait la loi, la tradition ou même la religion ; et, comme les mages, il faut être ouvertte á l’inattendü de la vie et de la réalité, tout en étant en quête.

Face aux mages, le roi Hérode, et les grands prêtres et les scribes, ont une attitude toute contraire. Ils ont le pouvoir et entendent le conserver, ils savent le sens des écritures mais ne se laissent pas mettre en mouvement par ce qu’elles leur annoncent. Pourquoi, en effet, personne à Jérusalem ne se propose d’accompagner les mages pour rendre hommage au roi des juifs ? Dés la naissance le même paradoxe que celui qu’on trouvera á la mort de Jésus-Christ : les importants du peuple juif méprisent, détestent ou au mieux traitent par l’indifférence celui que des étrangers reconnaissent comme leur roi. On le comprend aisément de la part d’Hérode. Si ce qu’annonce les mages n’est pas vérifié, il est inutile qu’un personnage aussi important qu’il pense être se déplace dans un trou paumé comme Bethléem. Et s’il est vrai que le roi Messie, descendant de David, est né, il aura bien le temps de le faire disparaître. Il ne doute pas que les mages lui obéiront. Mais de la part de « tout Jérusalem » qui est troublé avec Hérode par les paroles des mages ? Comment se fait-il qu’il n’y en ait aucun pour aller rendre hommage au Messie nouveau-né attendu depuis la prophétie de Michée, voici au moins sept siècles ? Peut être la raison se trouve-t-elle dans la prophétie elle-même. Pour répondre à la question des mages sur la localisation de la naissance, les scribes et les grands prêtres ont mélangés deux références bibliques : d’une part le couronnement de David par les anciens d’Israël qui reconnaissent que le Seigneur lui ait dit « C’est toi qui feras paître Israël, mon peuple, et c’est toi qui seras le chef d’Israël » (2Sa5,2) ; d’autre part l’oracle de Michée qui mentionne Bethléem :  « Et toi Bethléem Ephrata, trop petit pour compter parmi les clans de Juda, de toi sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël. Ses origines remontent á l’antiquité, aux jours d’autrefois. C’est pourquoi Dieu les abandonnera jusqu’aux temps où enfantera celle qui doit enfanter. Alors ce qui subsistera de ses frères rejoindra les fils d’Israël. Il se tiendra debout et fera paître son troupeau par la puissance du Seigneur, par la majesté du Nom du Seigneur son Dieu. Ils s’installeront, car il sera grand jusqu’aux confins de la terre. Lui-même, il sera la paix. » (Mi 5,1-4). Ce qu’ils ne disent pas de l’oracle de Michée montrent où se situent leurs réticences. Alors qu’ils disent de Bethléem qu’il « n’est pas le plus petit des chefs-lieux de Juda », Michée dit bien que ce village et le clan qui l’habite sont tellement insignifiants qu’ils ne figurent pas dans le décompte des clans de Juda. Nulle mention chez les grands prêtres et les scribes de la paix, et encore moins de ces frères qui restent et qui rejoindront les fils d’Israël. Or l’oracle de Michée commence par parler de ce reste : « Je rassemblerai ce qui boite, je réunirai ce qui est dispersé, ce que j’ai maltraité. De ce qui boîte, je ferai un reste ; de ce qui est éloigné, une nation puissante » (Mi 4,6-7). Or cette parole du Seigneur rapportée par Michée semble répondre à la manière avec laquelle David a pris Jérusalem : « On dit à David : Tu n’entreras ici qu’en écartant les aveugles et les boiteux. (…) David dit ce jour-là : Quant aux boiteux et aux aveugles, ils dégoutent David. » (2Sa5,6-8). En fait tout indique que l’oracle de Michée désapprouve une certaine manière d’envisager le messianisme davidique. De tous les descendants possibles de David, il faudra chercher une lignée improbable et oubliée dans une bourgade perdue. Quand David a fondé son règne par les armes, quitte à passer sur le corps des handicapés, tout en les méprisant, le Messie de Michée sera la paix, et il sera rejoint par des boiteux, celleux que Dieu aurait maltraité, qu’ont appellent souvent aujourd’hui « les blesséés de la vie ».

Il y a donc un débat qui traverse la Bible : qui sera le Messie ? Certains répondent qu’il sera comme on s’idéalise ce que fut David, un roi guerrier qui fondera un nouvel empire juif dont Jérusalem sera la capitale, qui, pourquoi pas, rivalisera, ou même surpassera, Alexandre et les Césars ; d’autres espèrent un Messie qui établira la paix sans passer par la guerre, qui sera proche des méprisés, qui ne sera pas le champion d’Israël pour le malheur des autres peuples, mais qui aura une portée universelle. Déjà Osée annonçait : « La maison de Juda, je l’aimerai et je les sauverai par le Seigneur leur Dieu ; je ne les sauverai ni par l’arc ni par l’épée ni par la guerre » (Os1,7). Jésus lui-même prendra position dans ce débat : « Jésus leur posa cette question : ‘’Quelle est votre opinion au sujet du Messie ? De qui est-il le fils ?’’ Ils lui répondirent  ‘’De David’’. Jésus leur dit : ‘’Comment donc David, inspiré par l’Esprit, l’appelle-t-il Seigneur, en disant : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite jusqu’à ce j’aie mis tes ennemis sous tes pieds ? Si donc David l’appelle Seigneur, comment est-il son fils ?’’ » (Mt 22,41-46). Ainsi, comme le rapportent les trois synoptiques (aussi Mc12,35-37 et Lc20,41-44), Jésus nie que le Messie descende de David, et donc qu’il s’inscrive dans le projet théologico-politique de restaurer l’empire davidique. Alors pourquoi Matthieu insiste-t-il malgré tout sur sa filiation davidique, à travers Joseph et à travers sa naissance á Bethléem ? Pour subvertir complètement les idéologies politico-théologiques associées à l’attente messianique davidique. Nous avons vu déjà comment la généalogie de Jésus-Christ rapportée par Matthieu subvertit la fascination pour une succession patrilinéaire. Matthieu aurait pu faire citer par les scribes la prophétie de Natan (2Sa7), où le Seigneur demande à David de lui construire un temple, et en échange lui promet que sa descendance règnera à jamais sur Israël. C’est plutôt l’oracle de Michée qui est rapporté. Cet oracle s’enracine dans plusieurs expériences féminines. La première, celle dont on peut dire que seules les femmes peuvent la vivre, c’est l’enfantement. Puis c’est la peur du viol, et dans ce cas d’un viol collectif. Situation typique des temps de guerre. Puis le foulage des grains, travaux quotidiens, en général des femmes, à la campagne. Et enfin la description d’une femme guerrière scarifiée : « Maintenant, fais-toi des incisions, filles guerrières » (Mi4,14). Etrangement, cette citation me fait penser à E, une femme que nous avons accompagnée au Nid. Elle a été enfant-soldat en Afrique, et effectivement elle portait des scarifications. Puis elle a été prostituée en France. Aujourd’hui elle est sortie de la prostitution et lutte contre les peurs qui la hantent.

Pour moi, ce récit de Matthieu de la naissance de Jésus et de la visite des mages, et l’oracle de Michée que Matthieu fait citer par les scribes pour indiquer le lieu de la naissance, entrent en résonnance pour illustrer comment la naissance, l’enfantement, est le moment de grande précarité pour les femmes qui constitue la seule asymétrie réellement inscrite dans une différence biologique à l’origine des inégalités de genre. En effet, s’il y a rapport de force entre une femme et un homme, le temps de la grossesse, de la naissance et la vulnérabilité post-partum constitue un élément d’asymétrie pendant lequel l’homme peut l’emporter avec certitude. Encore faut-il qu’il y ait rapport de force, c'est-à-dire conflit systématique entre hommes et femmes. Si l’on suit la théorie d’Emmanuel Todd sur l’origine des systèmes familiaux, ce n’était pas le cas dans les plus anciennes sociétés humaines, puisqu’il s’agissait de sociétés bilatérales, c'est-à-dire de sociétés pour lesquelles il était indifférent que les enfants vivent et contribuent à la survie du clan paternel ou maternel. Au fur et á mesure de la complexification des systèmes familiaux, les familles paternelles et maternelles sont rentrées en conflit pour contrôler le destin de leur descendance. L’évolution vers de plus en plus de patrilinéarité peut s’expliquer par l’avantage que pouvait retirer les hommes de la faiblesse temporaire des femmes autour de la naissance. Malgré cette asymétrie, Todd montre que l’évolution vers la patrilinéarité rencontre beaucoup de résistance. Le niveau maximum de patrilinéarité n’est jamais atteint avant au moins trois millénaires de lente évolution des mentalités permettant de faire intérioriser tout à fait la violence et l’inégalité de genre aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Cette évolution vers plus de patrilinéarité se fait en synergie avec l’évolution vers des sociétés de plus en plus guerrières puis militarisées. C’est en effet par la répartition genrée des tâches entre les armes pour les hommes et la procréation pour les femmes que les sociétés patriarcales guerrières résolvent de manière doublement efficace leur conflit vers l’intérieur en faisant taire l’aspiration á l’égalité entre femmes et hommes et vers l’extérieur en devenant conquérant vis-à-vis des peuples voisins, et ce faisant en diffusant leur propre modèle social patriarcal et guerrier, le rendant évident parce que majoritaire.

L’attente messianique dont témoigne Michée affirme qu’une autre humanité est possible. Cette attente s’exprime par des expériences féminines liées de près à la soumission à une société patriarcale guerrière : les douleurs de l’enfantement, qui plus est dans la solitude : « Tords-toi de douleur et hurle, fille de Sion, comme la femme qui enfante, car maintenant tu vas sortir de la cité, tu vas demeurer dans les champs » (Mi4,10) et le viol collectif : « Et maintenant se sont rassemblées contre toi de nombreuses nations, celles qui disent : ‘’Qu’elle soit profanée ; et que nos yeux se repaissent de la vue de Sion’’ »(Mi4,11). Face à cette précarité existentielle à laquelle sont soumises les femmes dans de telles société, l’oracle donne à la « fille de Sion » des rôles où tout en restant clairement féminine, elle manifeste de la puissance : à travers son travail : « Debout, foule le grain, fille de Sion ; tes cornes, je les rendrai de fer, tes sabots, je les rendrai de bronze. Tu broieras des peuples nombreux » (Mi4,13, ici en prenant des attributs de vache, elle prend quasiment la place de Dieu, car selon, Thomas Römer, Yahwé portait les attribut d’une vache avant de devenir le Dieu unique d’Israël), et en devenant une guerrière. Cependant, la promesse que porte l’oracle de Michée n’est pas une revanche qui établira un règne de violence inversée. Au contraire, c’est la paix. Cette paix adviendra par un événement simple et pourtant merveilleux : « aux temps où enfantera celle qui doit enfanter » (Mi5,2). Le Messie sera accompagné de ce « qui subsistera de ses frères » (Mi5,2b), dont il est question au début de l’oracle, qui sont « ce qui boîte » et qui a été « maltraité » (Mi4,6). « Il se tiendra debout et fera paître son troupeau » (Mi5,3), « il sera la paix. » (Mi5,4).

Matthieu montre que l’oracle de la fille de Sion annoncé par Michée est accompli par le contraste entre la simplicité de la naissance de Jésus, qui est décrit de manière très succincte, et la grandeur des événements qui s’organisent autour de cette naissance : la cours et les grands prêtres de Jérusalem sont convoqués pour donner leur expertise, le Roi Hérode s’inquiète pour son règne, des mages font un grand voyage pour rendre hommage á un nouveau roi et jusqu’au cosmos qui est perturbé par l’apparition d’un nouvel astre annonçant la naissance messianique. Les mages rencontrent la mère et son enfant dans leur maison. Nul sentiment de crainte. Nul besoin que Joseph soit présent pour garantir leur sécurité. Les mages viennent en paix. Ellils rendent hommage et offrent des présents. Peut être peut-on voir dans ces présents un moyen de garantir une sécurité matérielle à la jeune mère. En tout cas pour ce qui est de l’or. C’est en tout cas ce qui se passe aujourd’hui encore quand on offre à un jeune couple le trousseau pour bien accueillir leur nouveau-néé. Paix, accueil, respect, sécurité aussi bien physique que matérielle, la visite des mages s’oppose point par point à tout ce que la naissance peut représenter de précarité. Ces représentanttes de l’humanité rendent réellement hommage à la venue du Messie, car ellils manifestent qu’une humanité où règne la paix est possible. Ellils ont pourtant été confrontéés à l’humanité violente. Ellils ont rencontré Hérode, le monarque dont on verra de quelle manière il accueille la naissance d’un petit enfant, de son Messie. Ils ont rencontré l’interprétation que ses scribes et ses grands prêtres font des écritures. Leur faisant dire la bonne localisation de la naissance, mais la tordant quand même pour qu’elle avalise la vision guerrière et patriarcale du messianisme davidique, plutôt que le messianisme subversif, pacifique et favorable à des relations égalitaires et réciproques entre femmes et hommes, telle que l’ont annoncé les prophètes Michée et Osée. Les mages « se retirèrent dans leur pays par un autre chemin » (Mt2,12). Ellils se sont définitivement détournéés de toute aspiration à une humanité gouvernée selon des principes patriarcaux et guerriers. La rencontre du Messie, du Christ pourra-t-elle nous convertir nous aussi ? Pour abandonner toutes fascinations envers la force des armes, le prestige des rois et des puissants, la conviction des « grands prêtres et des scribes » qui nous affirment que la « civilisation » qui les justifie doit persister comme elle est, voire même devenir encore plus conforme à leur idéal confortable pour eux-mêmes malgré les injustices pour tant d’autres qu’ils méprisent ?